L’albatros

Je me souviens, un jour j’ai croisé Nicolas Houguet, à Paris, au Ground Control, pour une journée dédiées aux Mots, aux ateliers d’écriture, je me suis avancée timidement vers lui et je lui ai dit « J’ai lu votre livre ». Il m’a répondu « Pardon d’avoir pris sur votre temps ». Je ne sais pas lequel de nous deux était le plus impressionné, je le suis à chaque fois que mes pas me mènent vers un écrivain, je me sens toute petite. Est-ce qu’un jour je parviendrai à rectifier le tir ? L’assurance ne se déclame pas mais j’apprends. Prendre sa place parmi les siens, c’est une épreuve qu’on n’imagine pas. Personne n’est jamais vraiment prêt pour ça.

Seulement, il y a des moments d’exception où tout se délie.

En mars 2015, Nicolas Houguet se rend à l’Olympia. Il n’est pas tout seul. Une foule se presse autour de lui pour venir écouter Patti Smith. Nicolas emprunte une coursive, fait rouler son fauteuil jusqu’à l’ascenseur et s’installe au milieu des gradins, au-dessus de la table de mixage – « absurdement placé, comme toujours ». C’est la première fois qu’il se rend seul à un concert. Dans la fosse, invisible, se trouve celle qu’il a aimée et qui est partie. Et soudain, Patti Smith entre en scène. Avec sa puissance de sorcières et son regard sauvage. Sa voix est un ciel dans lequel Nicolas s’élance les yeux fermés. Tout lui revient dans une accélération impossible à maîtriser, il remonte jusqu’aux origines. Il retrouve son enfance, les peines et les joies, la famille, les rêves d’un corps empêché. Il retrouve les poètes, les chanteurs les écrivains et rend hommage, avec ses mots à lui, à cet art reçu en héritage. La musique et la poésie qui maintiennent en vie.

Dès les premières pages, un envoûtement, une bibliothèque entière qui s’anime.

Redoutable.

Ce n’est pas un livre que l’on laisse sur une étagère en guise de témoignage, c’est un livre dont on écorne les pages, dont on souligne des passages. Parce que chaque paragraphe injecte de l’air dans nos poumons, invite « à s’incarner soi-même ». Sans détour, sans fioriture. Et c’est immense ça…on ne peut que bafouiller devant un tel conseil.

Ça serait tellement bon pourtant…

Aujourd’hui, débarrassée de tout ce qui n’est pas essentiel, je laisse le vide s’installer en moi après une étrange semaine passée à recomposer les heures. Je tente d’y « puiser un peu de souffle. » J’ai demandé à Nicolas Houguet ce qu’il en pensait, lui, de cette expérience de confinement, « comme à chaque catastrophe, me répond-il, on se retrouve devant tout ce qu’il nous reste à faire, le temps qu’il nous reste à vivre. Enfin conscients. »

Je reçoit ses mots, je les lis de nouveau, j’ai envie de m’y attarder. J’ai envie de finir mon livre, j’ai envie que chacun laisse déborder ses vieux rêves et ces nouvelles ambitions. Je voudrais que l’on se retrouve plus tard pour partager nos histoires vraies, ces histoires que nous aurons créées et que nous continuerons à mener parce qu’il faudra bien continuer à vivre. Je voudrais qu’on en sorte quelque chose qui ressemble à quelque chose. Comme on distille un parfum, en recueillir le meilleur.

J’espère vraiment que nous serons à la hauteur.

A lire. Pour inspiration. L’albatros. Nicolas Houguet. Editions Stock.