Ordesa

« Le passé devient une énigme. On ne peut la résoudre. Il ne reste plus qu’à s’en éprendre. »

Je me suis levée tôt ce matin pour mettre mon corps à l’épreuve, suivant une discipline que je me suis imposée car c’est la seule chose qui me parait capitale. Dans notre famille, le sport nous a toujours tenu lieu de coutume, de valeur. Tout ce qui n’était pas dit, sortait par le corps. Mes deux parents ne croyaient pas à la chance, encore moins à l’argent mais ils croyaient aux bienfaits des grands efforts et des espaces vides.

Assise à mon bureau, je prends une gorgée de mon jus de citron. Je termine un manuscrit. Je trie des photos. Je tente de décortiquer les lois familiales pour leur offrir une cohérence. Je ne désespère pas d’arriver à mes fins.

Que conserve-t-on de ce qui a été vécu ? Qu’a-t-on à transmettre ?

A l’heure où nous éclate à la figure notre grande vulnérabilité, à l’heure où le monde nous contraint à nous parler par écrans interposés pour vérifier que tout va bien, ils sont encore là, nos anciens, même seuls, même loin, on pense à eux peut-être plus que d’ordinaire.

Il y aurait tant à remercier.

Je lis Ordesa. Manuel Vilas est un poète espagnol. Terrassé par la perte de ses parents, il a consacré un livre splendide en leur mémoire. « Je parle d’autres êtres, des fantômes, des morts, de mes parents morts, de l’amour que j’ai eu pour eux, du fait que cet amour ne part pas », écrit-il. Sous forme d’une série de courts épisodes sur sa famille, il mêle un portrait nostalgique de l’Espagne des années 1960 et 1970, à l’heure du franquiste déclinant. « C’était le paradis. Mon paradis. Ils ont été mon paradis, mon père et ma mère que j’ai tant aimés. Comme nous avons été heureux et comme nous nous sommes écroulés. »

Il creuse dans ses souvenirs. Par détails. Par objet. Par brèves réflexions. L’expérience est universelle. « Comme on le sait, ce dont on a été témoin dans notre enfance détermine notre vie ultérieure. » Pourquoi raconter ? Peu importe. Ce qui compte c’est la forme. Ce qui compte, c’est d’agir.

C’est sûr, à la sortie, je ferai ça. J’irai les retrouver, les parents, avant qu’il ne soit trop tard. On ira se parler. Comme des immortels. On se regardera droit dans les yeux. On prendra ce temps-là. La nécessité fait loi.

A lire. Ordesa. Un des plus beaux livres de l’année. Prix Femina Etranger. Editions du sous-sol.