Blog littéraire

Si je le pouvais, je vous inviterais dans ma bibliothèque !​

On referait le monde sans que le monde ne s’en aperçoive et on parlerait littérature. 

On se demanderait si les livres ont encore un pouvoir à revendiquer.

Chacun prendrait la parole pour défendre ses préférences, je vous dirais que ce qui compte pour moi, c’est que le livre ne soit pas écrit pour plaire, que sa singularité peut justifier à elle seule sa présence dans les rayons, pourvu que l’intégrité de l’auteur transpire entre les lignes, même et surtout, si ça dérange, bouscule, interpelle.

En littérature, il est souvent question de solitude, c’est vrai. 

On pourrait essayer ici d’en faire quelque chose qui se partage et qui se transmet. 

On échangerait nos coups de cœur, on commenterait, on partagerait nos avis.

 

Voilà donc ma proposition puisque je n’ai finalement jamais eu d’autre ambition que de lire des livres et les présenter au plus grand nombre du matin au soir.

Depuis que j’ai appris à déchiffrer l’alphabet sur le tableau noir de l’école, les livres sont entrés dans ma vie et ils ne m’ont plus quittée. Nous n’avions pas de bibliothèque à proprement parler mais les livres ornaient les murs de chaque pièce, le salon, les chambres, le bureau, la cuisine, l’espace de l’entrée, pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, il suffisait de tendre la main. J’ai commencé par lire les ouvrages qui se trouvaient à ma portée et j’ai gagné des mondes au fur et à mesure des centimètres et des années. Je lisais tout le temps. Dans le bruit ou par-dessus le silence. Dans la voiture sur les petites routes serpentant les montagnes alpines. Dans le camping-car lors des grandes échappées estivales. Dans les trains évidemment. Dans la cour d’école quand je n’étais pas en mesure de trouver ma place parmi les autres, ils me trouvaient solitaire, multiple et contradictoire, avec des goûts qui n’étaient pas de mon âge, ils pensaient que j’avais quelque chose en moins, ça m’a donné quelque chose en plus.

J’ai passé une partie de mon temps à lire des livres pour remettre les choses en place, les déplier et les consigner à l’endroit. Je ne connaissais rien au sens de la beauté mais la beauté ça me suffisait. 

Je lisais dans ma tête, au-dessus du vide, du fond de mon cœur vulnérable et honnête. 

J’ai lu des livres et j’en ai appris des pages par cœur. J’en ai fait des résumés, des suites, j’ai accordé de nouveaux dialogues aux personnages, vécu milles aventures avec eux, des énigmes, des spectacles, des caresses, des amours fous, merveilleux et impossibles, sans doute le versant le plus original de ma vie. 

J’ai commencé à lire à voix haute pour mon grand-père aveugle. Nous venions lui rendre visite souvent. De la Bretagne jusqu’à Ronchin, près de Lille, à Pâques ou à la Toussaint, la route était longue mais j’aimais bien. J’aimais bien parce que tout au long du trajet, ma mère chantait à tue-tête dans la voiture, musique à fond et sans scrupule, des airs de variétés françaises que nous connaissions par cœur, de Julien Clerc à Nana Mouskouri. Mon grand-père habitait dans une de ces maisons du Nord qui n’existent probablement plus, une maison de ville en briques rouges avec les toilettes au fond du jardin et une baignoire sabot dans la cuisine. Dans une commode se cachaient des gaufres fourrées à la vergeoise. A notre arrivée, nous commencions par nous approcher de lui avec mon frère et nous ne bougions plus. Nous nous arrêtions de respirer tant nous étions fascinés par le toucher savant de ses mains. Mon grand-père ne voyait plus mais il devinait tout. Notre taille, notre nouvelle coupe de cheveux, notre sincérité. Dans la grande salle à manger, il se tenait droit, sa canne blanche posée sur le côté, très calme, impérial, une certaine fatigue ou sévérité dans la posture mais une sévérité élégante, légèrement malheureuse.

Je pensais que j’avais beaucoup de chance de voir et aussi de pouvoir lire et que toutes ces phrases écrites noirs sur blanc, solides et crédibles, deviendraient éternelles et encore plus accessibles si je les enregistrais avec un magnétophone. Ça remplirait l’atmosphère d’un peu de gaité, là où le réel avait épuré la maison par ses guerres et ses cancers.

Je me suis entraînée inlassablement dans ma chambre sous les toits à prononcer chaque texte le plus distinctement possible, avec élan et conviction, je répétais plusieurs fois l’exercice avant d’appuyer sur la touche record puis je remettais précieusement ces cassettes à mon grand-père, avec un mélange de fierté et de trac comme un comédien avant son entrée sur scène. Il attendait notre départ pour écouter inlassablement mes lectures.

Un jour j’ai écrit à Christian Bobin.

Il m’a répondu une longue lettre à l’encre noire sur du papier blanc.

 

De ce précieux courrier, j’ai retenu cette phrase :

 

« Lire, finalement, c’est toujours venir en aide à quelqu’un. Soi-même, les autres ou tous ces fantômes qui nous sont chers et sans lesquels notre vie paraitrait moins réelle. »